Coach João
Cette semaine, on va parler sport, mais pas version dopamine, plutôt version honte, sueur et mauvaise volonté.
Quelque chose ne tourne plus rond avec le sport.
J’ai beau chercher, je ne comprends pas ce plaisir que tout le monde prétend ressentir entre deux burpees. Les gens sortent d’une séance trempés, rouges, tordus de douleur, et trouvent encore la force de dire : « Ça fait un bien fou. »
Un bien fou ? Pardon ?
Ça fait surtout une tête de homard furieux.
Qu’on s’entende : je ne nie pas les bienfaits du sport. Oui, ça muscle, ça draine, ça entretient le cœur et la conscience de ses limites. Mais depuis quand la souffrance volontaire est-elle devenue une source de joie ?
Histoire d’un corps en résistance passive.
J’ai toujours détesté le sport. C’est d’ailleurs consigné dans mes bulletins scolaires « Une belle progression, vous imitez de mieux en mieux la limace. » Et là où les autres rattrapaient des points, moi je les perdais. J’étais cette élève qu’on plaçait en fond de gymnase pour “garder les sacs” – fonction dans laquelle j’excellais, d’ailleurs.
Mais j’ai dû renouveler les tentatives. Car si je déteste l’effort physique, j’aime encore moins la cellulite. Premier essai, j’ai 18 ans : la gym suédoise. Premier constat : un manque de coordination spectaculaire. J’assiste, médusée, à une sorte de Flash Mob parfaitement synchronisé. Un ballet de nanas qui semblent être nées avec un legging et un sens inné du tempo. À l’inverse du pantin désarticulé qui essaie de suivre une cadence infernale à coups de lever de bras gauche et de flexion de la jambe droite. Mais avec le temps qu’il me faut pour différencier ma gauche de ma droite, le groupe a déjà deux mouvements d’avance. Je claque donc la porte de la gym suédoise.
J’ai 25 ans. Direction la salle de sport. Un monde à part entière. La Salle, comme on dit chez les initiés. Vous avez déjà remarqué le nombre de glaces qu’on trouve là-bas ? Je n’ai jamais très bien compris si les gens venaient pour y perdre leur graisse ou pour instagramer leur levée de fonte. Mais j’y découvre un truc cool : le tapis roulant. Avec un écran télé. Je bascule dans une nouvelle ère. Je vais courir une fois par semaine en m’abrutissant de tout ce que la télé réalité a de mieux à offrir. Moi aussi maintenant je peux dire « J’étais à la Salle » avec ce petit air imblairable des gens toniques.
Mais à être trop convaincant, on s’attire des ennuis : ma sœur s’inscrit dans ma salle de télé. Et bien entendu, elle veut profiter du fabuleux tapis. La supercherie involontaire ne fait pas long feu, elle regarde mon écran pour régler sa vitesse sur la mienne, la sentence tombe : « T’es pas sérieuse ». Apparemment, même en déambulateur dans les couloirs de l’Ehpad, on court plus vite que moi. Je vis deux mois d’enfer où elle m’expédie sur des vélos où il n’y a pas de télé et sur tout un panel de machines de torture dignes de l’Inquisition. Je quitte la Salle.
J’ai 30 ans. Je m’exile dans un pays merveilleux où on vit à moitié nus sur la plage 8 mois par an. Nouveau problème : les gens sont un peu trop bien foutus. Coach Joao entre alors dans ma vie. Et tous les vendredis matin depuis plus d’un an, j’ai envie de lui crever les yeux.
Fini, l’arrière-ban des cours collectifs à remuer mollement une jambe cachée derrière les autres, terminés les tapis télé. J’ai un coach personnel qui a le malheur de ne se dédier qu’à ma cause. Joao découvre hilare l’inexistence de mes muscles. Squats, chaise (franchement, celui qui a inventé le concept de s’asseoir sans assise mérite la chaise électrique), encore des squats, push-ups, bicycle, Fucking Jumping Jacks, Mountain Climbers. Tout un vocabulaire nouveau qui s’accompagne d’une tornade d’insultes, de pleurs, de négociations, de soupirs exaspérés… Je suis insupportable mais rien à faire, le tortionnaire revient.
Et chaque semaine, je me demande pourquoi je le paye pour transformer ma terrasse en Goulag. Il ne fout rien en plus. Le mec me toise de haut en me balançant du « Come on, come on, think about your summer body ». Mais c’est la plus grande arnaque du siècle, cette histoire de squats pour un beau cul. Ce connard a réussi à faire gonfler mes cuisses tout en laissant mon ventre aussi flasque que celui d’une méduse échouée.
Un jour, je quitterai Joao.
J’ai 36 ans. J’ai quitté Joao. Il parle même de divorce.
Dans une tentative de rebond existentiel, j’ai repris un abonnement à la salle — une arnaque à 700 balles l’année pour un badge que j’ai utilisé deux fois. Résultat : j’ai grossi. Une taille. Et une taille, c’est énorme. C’est l’équivalent textile d’un red flag amoureux : tu fais semblant de rien, mais tout ton entourage le sait.
Mon jean me regarde comme un ex déçu, et Instagram me bombarde de publicités pour des leggings galbants, des cures de probiotiques et des retraites “yoga-body-positive” en Ardèche.
Autour de moi, c’est la grande fièvre du bien-être. La nouvelle drogue, après la Marathonite, c’est le Pilates Reformer : une machine de torture qui ressemble à un lit d’asile sanglé pour influenceuses. Tout le monde jure que c’est “incroyable pour le centre du corps”. Mais moi, j’ai pas de centre. J’ai un flan.
Alors j’ai pris une décision.
Je vais rappeler João. Il va revenir me martyriser avec ses Mountain Climbers et ses Jumping Jacks. Je râlerai, je pleurerai, je paierai. Et peut-être qu’un jour, moi aussi, je sortirai d’une séance avec ce sourire béat de ceux qui ont “libéré des endorphines”.
Pour l’instant, je me contente surtout de libérer des insultes et des grognements d’otarie asphyxiée.
À chacun sa zone de kiff.



